HHhH de Laurent Binet, quand le roman se fait le reflet de la réalité
Tags: HHHH, hitler, Laurent Binet, roman, Seconde guerre mondiale
2012
« Non ce n’est pas inventé ! Quel intérêt d’ailleurs, y aurait-il à inventer du nazisme ? » Peu de périodes de l’Histoire ont autant marqué les esprits et les imaginations que la Seconde Guerre Mondiale. A juste titre, me direz-vous, et il est donc compréhensible que se multiplient les œuvres s’y rapportant, qu’elles se veuillent réalistes, de fiction, d’anticipation ou simplement ses représentations diverses et variées.
Dans cette multitude, certaines créations se démarquent franchement (l’on retiendra aisément les titres de films issus du cinéma à grand budget ayant marqué les esprits, tels le Soldat Ryan, ou encore le Jour le Plus Long), et parmi celles-ci, je vais vous parler aujourd’hui d’un roman publié il y a 2 ans sous le titre obscur de HHhH.
Il s’agit de l’acronyme de « Himmlers Hirn heißt Heydrich », aka le Cerveau de Himmler s’appelle Heydrich, phrase née chez les SS, car Heydrich était alors le bras droit d’Himmler, et connu, à juste titre, comme l’Homme le plus Dangereux du IIIè Reich. Ce roman est l’histoire de l’Opération Anthropoïde, une opération de la résistance alliée, commanditée depuis Londres, pour tenter d’assassiner le chef de la Gestapo. Numéro 3 du régime Nazi lorsqu’au faîte de son influence, Heydrich, aussi connu comme la Bête Blonde ou le Bourreau de Prague sera l’instigateur et le planificateur de la solution finale à la « question juive ».
C’est l’époque où l’on peut encore se moquer de [Heydrich] sans risquer la mort. Mais c’est aussi cette période délicate de l’enfance où l’on apprend le ressentiment.
Tous les personnages du livre ont existé, et toutes les situations décrites se sont passées, telles que contées. Lorsqu’un doute subsiste sur tel ou tel élément, l’auteur, Laurent Binet, ne se gêne pas pour le faire savoir, souvent dans un chapitre séparé suivant immédiatement la narration des faits. Le récit est ainsi entrecoupé de remarques quant à ses recherches, ses impressions, ses doutes et difficultés à retranscrire exactement les évènements.
Je la vois tellement noire cette Mercedes ! C’est peut-être mon imagination qui me joue des tours. Le moment venu, il faudra que je tranche. Ou que je vérifie. D’une façon ou d’une autre.
Parfait exemple de la méticulosité apportée aux détails du récit, Laurent Binet s’attarde ici sur la couleur de la voiture occupée par Heydrich le jour même de l’attentat, et qu’il a pu voir reconstituée à Prague dans un musée. Mais le doute s’insinue en lui après avoir lu un autre livre traitant de cette journée du 27 mai 1942, dans lequel la Mercedes est décrite comme verte … Il tranchera d’ailleurs, ou trichera plutôt, car il entamera le récit de l’attentat par cette phrase : « A 9 heures, sa Mercedes noire ou vert foncé est arrivée … ».
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Mais le point le plus marquant est le soin apporté aux personnages principaux de cette histoire, à savoir Heydrich lui-même bien sûr, mais surtout les parachutistes chargés de l’assassiner, Gabcik et Kubis, l’un tchèque, l’autre slovaque. Ces deux hommes représentent le plus gros défi à relever pour l’auteur, qui ne veut pas en faire les héros d’un roman, mais faire sentir qu’ils sont des Héros de l’Histoire.
Je réduis cet homme au rang de vulgaire personnage, et ses actes à de la littérature : alchimie infamante, mais qu’y puis-je ? Je ne veux pas traîner cette vision toute ma vie sans avoir au moins essayé de la restituer.
Les bases du ton et de l’intention étant posés, la lecture prend immédiatement une tournure très différente, lorsque l’on prend pleinement conscience que tout, absolument TOUT ce que l’on lit est arrivé tel qu’on le lit … Pourtant, la lecture est aisée, grâce à un ton didactique sans fioritures ni descriptions à rallonge, comme on l’attendrait d’un cours donné par un professeur passionné et intéressant (Laurent Binet est d’ailleurs professeur à l’Université). On sent bien la fascination exercée sur Binet par cette période, et sa tentative de partager cette sensation et son savoir. Il n’est d’ailleurs pas tendre envers ses confrères, qui se permettent les plus grandes largesses quant à la retranscription des faits.
Si Blobel roulait vraiment en Opel, je m’incline. J’avoue que sa documentation [celle de Jonathan Littell] est supérieure à la mienne. Mais si c’est du bluff, cela fragilise toute l’œuvre. Je radote n’est-ce pas ? Les gens à qui je dis ça me prennent pour un maniaque. Ils ne voient pas le problème.
HHhH est bien plus qu’une histoire ayant pour cadre la Seconde Guerre Mondiale, le roman a d’ailleurs remporté le prix Goncourt du premier roman, mais peut-on encore vraiment parler de roman lorsqu’il ne s’agit pas d’histoires, mais d’Histoire ?
La vérité, c’est que je ne veux pas terminer cette histoire …

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